Le temps dans les vaisseaux spatiaux ne se mesure pas comme sur terre. Un gros compteur égrène les heures qui se sont écoulées depuis le T0 de la mise à feu. Sauf que ce ne sont pas des heures, mais des sections, et qu'il en faut 100 pour faire une unité, qui elle-même est un peu plus longue qu'une journée terrestre, qui de toute façon, ne correspondait plus vraiment à 24h.
Pour donner des repères de régularité aux techniciens et autres membres du personnel éveillé, les décisionnaires ont cependant accepté de conserver une représentation circulaire du flux, mais c'est un mensonge. Il n'y a plus de cycle des saisons, le temps file en une longue ligne horizontale. Les seuls à tourner encore en rond sont les humains. Officiellement, on est au mois de Mars, Des petits dessins de fleurs décorent les écrans de contrôle. La luminosité interne a été augmentée d'un cran, comme les rations de vitamine D, l'alternance Jour/Nuit a été légèrement altérée. Les gens vont et viennent pourtant sans changement notable, comme si inconsciemment ils s'étaient calés sur ce temps linéaire que déroule le compteur central.
Dans l'antenne médicalisé, le temps a toujours été celui-ci de toute façon. Irrévocable. La salle a été créée pour pouvoir répondre même à une urgence majeure. Cinquante cocons médicalisés sont à disposition immédiate, deux cent de plus peuvent être sollicités, tous peuvent être adaptés pour une mise en léthargie longue. En cas d'accident grave, est-il écrit sur la notice. Doux euphémisme.
Un peu plus de cinq jours terriens auparavant, 497 sections plus tôt, très précisément, une des équipes de maintenance du gyre gravitique a trouvé une trappe d'accès ouverte, et en dessous, la petite forme écrasée de la fille d'un membre du personnel naviguant. Tout le monde dit accident car personne ne veut dire suicide. Personne n'accepte qu'une enfant de 14 ans ait pu délibérément se rendre au point où la force gravitationnelle se faisait le plus sentir, ouvrir un panneau sur le vide et sauter. D'après le médecin chef, l'impact correspondait à une chute du sixième étage. Qu'elle soit en vie est un miracle en soi. Elle a été immédiatement placée en cocon, et depuis, elle dort, son état stable, sans détérioration ni amélioration.
Quand elle a une pause dans son classement, Cathie vient la regarder. Elle l'a déjà croisée, au réfectoire ou dans une coursive, menue, un peu désœuvrée, presque interchangeable avec les autres descendants de naviguants. L'espace dévolu au personnel naviguant et à leurs familles n'est pas si grand, et même si beaucoup de parents ont pris la décision de se séparer de leurs enfants, presque autant ont choisi de les garder avec eux. Cathie peut comprendre. Fallait-il les laisser être restitués au monde jeunes mais orphelins, ou les garder avec soi et prendre le risque qu'ils ne meurent solitaires avant que le vaisseau n'ait atteint une planète habitable ? Ces questions, personne ne les pose, mais tout le monde y pense. Ceux qui ont laissé les leurs en léthargie regardent courir les enfants de ceux qui ont fait le choix inverse avec des larmes dans les yeux. Ceux qui ont décidé de garder leurs enfants près d'eux regardent avec envie les petits visages endormis dans leurs cocons, intacts et préservés, riches d'avenir.
Depuis que la petite est tombée, Cathie a l'impression que toutes ces angoisses, toutes ces peurs, ont submergé les coursives. Le son est comme étouffé, les réflexes émoussés. Le temps en suspend. On ne dit rien, on attend, que les voyants sur le cocon quittent le jaune médian pour virer ou au rouge ou au vert. C'est comme d'être plongé dans l'eau, après avoir fait une roulade. On ne sait plus trop bien quelle tache bleue autour de nous est le ciel, à travers le filtre de l'océan, et une partie de nous chuchote qu'il n'y a plus de surface vers laquelle remonter, que l'on restera éternellement ainsi, entre deux eaux, vaguement désorienté.
Ressasser ne sert à rien. Les sections et les cycles s'additionnent, conspirant pour achever le Mois de Mars Officiel autour du cocon immobile. Alors Cathie prend les marqueurs sur le bureau du médecin chef, et elle dessine sur la surface lisse et bombée deux grosses fleurs rouges et un océan bleu.









